Dépasser les clivages pour relever les défis de demain
L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie. Action et parole sont les deux vecteurs de la liberté. S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare. Hannah Arendt
Une éthique de la paix : la course du temps long
Il n’y a rien de plus difficile que de conserver l’axe du gouvernail en pleine tempête. Aujourd’hui, vouloir conserver l’axe de la paix, la possibilité de maintenir ensemble des points de vue opposés, vouloir dépasser les clivages et éviter les extrêmes devient quasiment acrobatique.
Il n’est pas question de ne rien faire et d’être passif. Bien au contraire. Faire tendre les individus et les groupes à un au-delà du clivage lorsque la majorité des individus contribue à l’opposition et à la scission de la société globale est aussi exigeant que compliqué, voire perçu comme anachronique ou inadapté.
Il est un temps pour tout.
Il y a ceux et celles qui avec brio vont agir dans le court terme pour éteindre le feu et il y a celles et ceux qui agissent, à leur manière, dans le court terme et sèment délibérément les graines du moyen terme. Car pour qu’il y ait une sortie du tunnel – des affrontements, des régressions, des collusions…- encore faut-il la co-construire.
Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. Antoine de Saint-Exupéry
Agir pour la paix, contrairement à beaucoup de représentations, n’a rien de passif. C’est actif et engagé puisqu’il est question d’aider les personnes à retrouver le chemin du dialogue malgré les différences. Et précisément, comprendre que les enjeux de notre temps ne peuvent s’accommoder de clivages et de batailles.
Nous sommes les jouets des manipulations de toute sorte
Les réseaux sociaux et plus largement Internet nous apportent des merveilles de connexion et d’accès aux connaissances et donc multiplient nos moyens d’actions. Et aussi nous ont transformés en objets des algorithmes qui instrumentaient nos opinions, besoins, désirs et choix. Chaque recherche sur Internet nous catégorise, nous sommes de plus en plus cantonnés dans des communautés d’intérêt étanches, que nous n’avons pas choisies et nous sommes abreuvés de fake news[1] qui conditionnent nos décisions.
Être un individu libre et choisir ses actions sans tomber dans le piège des clivages devient un engagement éthique et intellectuel héroïque. Car tout nous pousse à l’opinion immédiate et juger sans savoir.
L’importance déterminante de la géopolitique
Par ailleurs, nous minorons les évolutions de la géopolitique. Le G7 est dépassé par les BRICS qui rassemblent sans cesse davantage de pays et qui modifient considérablement l’Ordre Mondial[2]. Même si Jean-Joseph Boillot nous rassure sur le fait qu’ils ne sont pas encore suffisamment organisés pour apporter une véritable alternative, le fait que la Chine et la Russie en soient les membres principaux démontre de deux stratèges hors pair aux commandes qui utilisent leurs puissances notamment sur les ressources critiques pour avoir des influences déterminantes sur notre avenir. « Certains pays du Sud possèdent désormais un levier politique fort sur les matières premières critiques qu’ils revendiquent.[3] »
Par ailleurs, face à nos démocraties chancelantes, « le retour des Empires » comme le mentionne Arte nous alerte également sur notre capacité de mobilisation. La guerre semble davantage primer que la paix[4]. La paix nous a conduit à envisager le Bonheur pour tous, suivant en cela les inspirations de Spinoza mais nous avons perdu dans cette évolution la force des combattants. On s’étonne du manque d’engagement attribué à l’individualisme, il y a aussi la perte de cette énergie fondamentale, que les perdants détiennent rêvant de redevenir les vainqueurs. Certains, de par le monde, ont cette rage de dominer tandis que nous nous diluons dans la satisfaction de nos besoins immédiats et que nous reléguons à « d’autres » la responsabilité d’agir pour poser des limites face à leurs affrontements.
Nous avons perdu la mémoire
Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. Winston Churchill
Nous sommes conditionnés à oublier le passé. Nous venons de célébrer le 6 juin 1944, cependant cela n’intéresse plus qu’une poignée d’individus. Les plus jeunes sont obnubilés par TikTok et Instagram – pour ne citer que ces applications et il y en a tant d’autres – qui ont pour particularité de capter l’attention vers des informations orientées. Ces applications font défiler sans cesse de nouvelles vidéos ou images, les textes sont largement minorés et cela a plusieurs conséquences. Limiter les conditions d’attention, se « concentrer » sur le futile, nourrir un narcissisme d’image et de notoriété, adopter des comportements grégaires, oublier ce qui s’est passé l’instant précédent et ignorer tous les grands problèmes de notre temps. Ce qui est privilégié ce sont les danses, ce qui fait rire, la fast fashion, l’apparence… Quant aux idées, les pensées, les discussions, les analyses, les débats (où l’on dialogue et non où l’on clive) sont relégués aux plus séniors que l’on nomme avec grand respect les « vieux ». Et ceci sans prendre conscience combien chacune et chacun est alors le jouet de manipulations multiples[5].
Pour reprendre la citation de Winston Churchill si nous ne souvenons pas de l’Histoire, alors nous ne pouvons pas correctement construire demain. C’est aussi bien une question d’éducation, de culture, de transmission qu’essentiellement une volonté politique de rendre chaque citoyen suffisamment cultivé pour devenir un Homme ou une Femme Debout, libre de ses choix et de ses décisions. Mais rappelons-nous la phrase de Patrick Le Lay qui date de 2004, lorsqu’il était PDG de TF1 : “Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible”.
L’apparition des médias est une formidable avancée, tout dépend de son utilisation et des intentions à leur déploiement. Au service du développement de la conscience des citoyens ou de l’augmentation de la consommation de l’asservissement de chacun ?
La paix est un engagement puissant, global et inaltérable
La plus grande force dont puisse disposer l’humanité est la non-violence. Elle est plus puissante que la plus puissante des armes de destruction élaborées par l’intelligence de l’homme. Mahatma Gandhi
La paix est un engagement et il faut de la force, de la détermination, la Puissance d’un Gandhi, d’un Nelson Mandela pour poursuivre, sans relâche, ce chemin escarpé. Rappelons-nous qu’ils ont cultivé une extraordinaire Puissance intérieure de paix et de non-violence, tout en agissant concrètement et politiquement pour que la paix advienne, sans compromission, avec une détermination à toute épreuve. Nous sommes loin du Développement Personnel mollasson dans lequel désormais même leurs citations sont cantonnées.
Redressons-nous pour tisser, ensemble, malgré, et surtout grâce nos différences les structures permettant de relever les défis de notre temps. Nous ne disposons plus du temps pour les diatribes stériles.
C’est ensemble, avec des démocraties saines, des engagements réels et des actions responsables que nous pouvons agir face aux multiples périls de notre époque de transition[6]. Et ceci avec une vision de paix qui n’est pas une utopie mais un engagement réel au quotidien.
C’est le moment de l’engagement !
Christine Marsan, 10 juin 2024
[1] https://www.editions-jclattes.fr/livre/les-ingenieurs-du-chaos-9782709664066/
[2] https://www.iris-france.org/186906-brics-vers-une-recomposition-de-lordre-international/ ;
[3] Jean-Joseph Boillot.
[4] https://www.youtube.com/watch?v=raW8n00Q9Ns
[5] https://lanthroposcene.fr/2024/02/13/en-periode-de-turbulences-les-risques-demprise-psychologique-planent/







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