Ceci n’est pas un post dans une logique d’actu chaude.
La Fin de la mégamachine est paru en Allemagne en 2015, avant d’être traduit et édité aux Éditions du Seuil en 2020. Puis chez Points fin 2023.
Un nombre important de nos lecteurs-trices l’auront probablement déjà lu.
Mais je tiens vraiment à ce qu’il soit connu du plus grand nombre. Lu surtout.
Le contexte politique français inédit et inquiétant qui est celui de cette rentrée l’exige.
Les masques tombent plus que jamais.
Il est désormais suffisamment clair que l’extrême-droite n’est pas un parti anti-système. Pour ceux qui en doutaient encore. Ceux qui se disent qu’on n’a pas essayé.
Le RN/FN est bien au contraire l’un des derniers recours du capitalisme pour défendre ses intérêts. De façon plus dure, plus violente dès lors que les tentatives de rupture ou d’émancipation se font plus pressantes et plus concrètes.
Cela, l’Allemagne l’a déjà vécu dans les années 30.
De l’ordre, de l’ordre, de l’ordre.
Pour que jamais ne s’arrête la machine à nourrir les grandes fortunes de ce monde.
Oui, pardon pour ce prosélytisme qui ne m’est pas habituel, mais il faut lire ce livre !
« Ce livre nous raconte plus d’une centaine d’autres livres réunis. Sa lecture devrait être obligatoire dans toutes les écoles. »
(Milo rau)
Money, so they say… is the root of all evil today (Pink Floyd)
La Fin de la Mégamachine… L’ouvrage de Fabien Scheidler devrait en effet être proposé, imposé, dans les programmes d’Histoire des lycées et de l’enseignement supérieur.
Le journaliste et écrivain allemand a réussi probablement la plus efficace synthèse, la plus dense compilation, des 5000 ans d’histoire qui ont vu la mise en place d’un système qui, s’appuyant dès la civilisation sumérienne sur le complexe militaro-industriel, est tout entier consacré, dévoué, à une seule et unique obsession toxique : l’accumulation sans fin du capital.
« Nous sommes actuellement les témoins de la manière dont toute une planète, après quatre milliards d’années d’évolution, est consumée par une machinerie économique globale qui engendre simultanément des quantités abyssales de biens et de déchets, des richesses folles et une misère de masse, des salariés surchargés de travail et des chômeurs qui tournent en rond. Un extraterrestre qui nous rendrait visite ne pourrait trouver ce système qu’insensé. Et pourtant, il n’est pas dépourvu d’une certaine rationalité. Le noyau dur de cette rationalité consiste dans la multiplication à l’infini de colonnes de chiffres sur les comptes en banque d’un nombre relativement restreint d’êtres humains. Quarante-deux hommes possèdent aujourd’hui autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Accroître les fortunes colossales d’une petite caste et de super-riches semble être le seul et ultime objectif de la mégamachine global. La Terre est saccagée pour que les zéros s’ajoutent sans fin aux zéros. »
Les débuts de notre sédentarisation sont volontiers associés à l’image du pasteur pacifique, à tout le moins paisible. L’imagerie chrétienne a largement nourri les imaginaires d’une telle vision. Les communautés égalitaires des sociétés nomades ont certes pu continuer à fonctionner dans les premiers temps de cette fixation des foyers. Cela est attesté par des historiens comme le mentionne Fabien Scheidler. Mais très rapidement, les hommes ont fait société autour des quatre tyrannies qui, depuis 5000 ans au-moins sont les piliers de cette mégamachine que d’autres appellent le système-monde (Immanuel Willerstein) : le pouvoir physique (les armes notamment), la violence structurelle (le pouvoir socioéconomique principalement), le pouvoir idéologique et la pensée linéaire (loi de cause à effet).
C’est ainsi que dès la civilisation sumérienne, l’économie de la guerre a alimenté en esclaves les mines qui permettaient « à bon marché » d’équiper de bronze et de fer davantage de soldats et d’armées pour de nouvelles conquêtes. Et de nouveaux esclaves… Spirale infernale de notre condition humaine…
Il serait bien ambitieux de vouloir résumer ici l’ouvrage de Scheidler.
Mais l’on peut en retenir ce constat essentiel : à chaque fois que des communautés ont tenté de mettre en place (de faire renaître ?) un système égalitaire de société, et ayant le temps même parfois d’en démontrer la stabilité et la viabilité, elles ont été férocement réprimées, broyées avec la plus grande brutalité, par la mégamachine. Car sur cette frise historique très documentée, l’inflexion des Temps Modernes, il y a 500 ans, n’a fait que durcir ce qui dans la civilisation Romaine nous avait paru si peu démocratique et si violent, à commencer par cette pax romana déployée dans le sang. La naissance d’une dynamique capitaliste à la fin du XVème siècle, n’a fait que sceller plus sûrement, plus durement, le mariage du capital et du complexe militaro-industriel.
L’organisation militaire est devenue la norme pour nourrir ce système-monde de bons petits soldats. Pas que dans les casernes donc, mais dans les écoles, les entreprises, les administrations. La pensée linéaire en toile de fond, et ce rationalisme fallacieux qui fut présenté comme « Lumière ». Exit les concepts d’auto-organisation et de spontanéité, qui caractérisent le vivant. Et partant, exit ceux d’auto-gestion et d’accueil du nouveau, de créativité, qui animent les sociétés égalitaires.
Cet ouvrage n’est pas de ceux qui vous remontent le moral, il faut le savoir.
Car le bilan porte plus volontiers au pessimisme, à la fatalité, nonobstant un dernier chapitre intitulé « Possibilités ».
On voit surtout du rouge, comme le dit la chanson.
Sang, sang… sang trêve ni repos.
Il y eut bien une sorte de réveil dans les années 70, et même d’éveil pourrait-on dire, à la faveur de révolutions de printemps aux quatre coins de la planète. De la contre-culture américaine à notre mai 68. Hélas, bien vite, dès les années 80, le système-monde allait réussir à nous faire entrer dans une régression néolibérale.
En 2024, partout dans le monde, les gouvernements les plus durs, les plus conservateurs s’attachent à défendre les intérêts de ceux qui profitent depuis toujours de ce système.
Le storytelling marché versus État est gobé par les esprits les plus affûtés : enseignants, journalistes, élus, chefs d’entreprise… Or l’intrication marché-État est précisément ce qui assure la viabilité de la mégamachine. Le business model des plus grosses entreprises françaises s’appuie tout entier sur les subsides de l’État au moindre éternuement, et pas seulement ceux liés au Covid en 2020. Le concept de « libre concurrence non faussée » est une règle du jeu qui ne s’applique qu’aux petites et moyennes entreprises. Une fable racontée à l’envi par les grands assistés du CAC40…
Un « temps nouveau »
c’est en ces termes que Macron a salué l’avènement du gouvernement Barnier. En France, ce « nouveau gouvernement » est l’expression désormais sans fard du rôle réel de ce soi-disant président de la rupture : défendre les intérêts du système-monde avec la plus grande violence, cela jusque dans le déni assumé de la démocratie. Les figures les plus conservatrices de la droite se sont vues attribués des portefeuilles régaliens. Comme le titre le Canard Enchaîné en sa une du numéro du 25 septembre : « Barnier lance une nouvelle saison de la Star Réac’ ! ».
L’extrait ci-dessous envisage une « possibilité » de sortir de cette machine infernale, envisageant un tel changement comme une combinaison de crises et de petits pas. L’approche complexe comme cadre de rupture.
« Si tant est que nous ayons un avenir, il se pourrait que la mégamachine apparaisse un jour n’avoir été qu’un intermède dans l’histoire de l’humanité qui, elle, se compte en centaines de milliers d’années. »
Pas évident d’y croire depuis la France, en cet automne 2024 qui voit la promotion d’un gouvernement des gardiens du temple parmi les plus zélés…
Pour autant, je partage la vision de Fabien Scheidler selon laquelle « chacun participe au processus d’ensemble, qu’il le veuille ou non. »
L’on peut être anti-système ou à fond dedans.
Mais personne ne peut quitter le game sur le système-Terre : « il n’y a pas de spectateurs extérieurs ».
Cette vérité-là, il faut vraiment se la mettre définitivement dans la tête…
(Crédit photo de une : Vincent Isore IP3 PRESS / MAXPPP)

————————————–
CHAOS ET CHANGEMENT DE SYSTÈME
On n’ébauche pas une nouvelle société sur une planche à dessin comme on le fait pour un nouvel aménagement intérieur, une machine ou une usine. Les nouvelles formes d’organisation sociale résultent de conflits persistants et de processus de convergence entre divers groupes. Ce qui en ressort in fine ne peut par principe jamais être le résultat d’un seul plan, mais seulement la conséquence de nombreux plans, contradictoires ou convergents, qui se modifient les uns les autres au fil de leur confrontation. Parce qu’un tel processus se déroule de manière extrêmement complexe, non linéaire et chaotique, il est par principe impossible de prédire quelles directions vont prendre les changements qui nous attendent. Mais une chose est sûre : dans le chaos qui se dessine de nos jours, nous avons toutes et tous un rôle à jouer. Ce qui adviendra finalement sera, comme l’a expliqué le théoricien du système-monde Immanuel Wallerstein, le résultat d’un enchaînement infini de décisions individuelles qu’un nombre immense d’êtres humains vont prendre dans une infinité de situations. Même si un sentiment d’impuissance et de résignation s’empare bien souvent de celles et ceux qui se confrontent à la toute-puissance apparente d’un système destructeur, tout ce que chacun pense et fait (ou ne pense pas et ne fait pas) compte néanmoins pour les bifurcations à venir.
Les grands changements de système ne résultant ni d’une transition lente et graduelle d’un mode d’organisation à un autre, ni d’une rupture volontariste sur le modèle de la révolution d’Octobre en Russie. Ils se font par un processus combinant la lente modification des rapports de force à de brusques crises. Lors de moments particulièrement critiques comme les faillites étatiques, les crises bancaires, les guerres ou les pandémies, le système peut basculer en tout sens. La direction qu’il prendra dépend à chaque fois d’un si grand nombre de facteurs qu’on ne peut tous les embrasser du regard : comment les divers groupes humains sont organisés, quelles idées circulent, quels sont les récits et les groupes qui gagnent en visibilité, quels groupes ont la possibilité de mobiliser la violence ou d’empêcher son emploi. Tout ce qui aura été fait, dit et pensé jusqu’à ces moments de basculement contribuera à créer la situation dont sortira un monde nouveau. Et l’on ne peut jamais prédire ce qui, dans ces moments, fera pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Personne ne pouvait savoir à l’avance qu’en 1955, le refus de l’activiste Rosa Parks de céder sa place à un Blanc dans un autobus du sud des États-Unis donnerait une impulsion décisive au mouvement afro-américain des droits civiques. Ou qu’une adolescente souffrant du syndrome d’Asperger, avec sa pancarte en carton devant le Parlement suédois, allait lancer un mouvement mondial pour le climat. Les situations politiques dans lesquelles les petites actions d’une Rosa Parks et d’une Greta Thunberg ont pu avoir d’aussi grandes répercussions sont quant à elle la résultante d’une infinité d’actes infimes qui n’apparaissent jamais dans nos livres d’histoire, en dépit du fait que le changement social ne serait absolument pas possible sans eux.
Le passage d’un système historique à un autre ne se décide pas à un unique moment de crise. Il prend la forme de séries de basculements en cascade où chaque bifurcation au point A aura des conséquences pour les embranchements suivants aux points B et C. Savoir si, en fin de compte, ce seront des nouveaux systèmes autoritaires qui parviendront à s’imposer ou bien des structures d’auto-organisation démocratiques, et si la Terre finira par être dévastée en grande partie ou bien restera encore plus ou moins habitable, cela dépend notamment de la manière dont les populations se préparent à ces ruptures systémiques et de la vitalité de leur capacité d’organisation. Ce qui signifie qu’il s’agit dès maintenant, pendant que la mégamachine fonctionne encore, de commencer à en sortir.
Un tel point de vue contredit tout autant l’impuissance que l’on ressent face à un système apparemment inamovible que l’idée d’un changement de système qu’une élite révolutionnaire pourrait programmer. Si tout ce que nous faisons et ne faisons pas compte sur la durée, chacun participe au processus d’ensemble, qu’il le veuille ou non. Il n’y a pas de spectateurs extérieurs. Personne ne peut savoir les effets que ses actions et ses idées auront à long terme.
(La fin de la mégamachine, Fabien Scheidler)







Laisser un commentaire