Il y a dans nos années vingt, le même souffle toxique que celui des années vingt du siècle précédent.
La doxa réactionnaire et ultra-conservatrice diffuse à tous les étages de la société française. Parfois, là où on ne s’attend pas à la trouver.
Michel est chef d’entreprise.
Chaleureux et prolixe, il semble s’enticher de ma personne au-delà de ma prestation en communication. Quelques échanges informels nous ont rapidement conduit vers les affaires de l’esprit.
Pourquoi avoir accepté l’invitation à rejoindre sa loge ? Tant de maçons ont avec moi, plus d’une fois tombé le masque, m’invitant à rejoindre leur communauté. Invitation à chaque fois déclinée.
L’extrême cordialité et le magnétisme de l’homme probablement. Il faut probablement toujours se méfier des débordements spontanés d’affection lors de premières rencontres. Peut-être aussi parce que les arbres sont au cœur de l’activité de cet homme. J’ai un a priori positif sur ceux qui connaissent et aiment les arbres.
Je rencontre alors trois frères, puisque c’est ainsi qu’ils s’appellent entre eux. Une enquête préalable pour que chaque partie s’engage en connaissance de cause.
Me voilà bientôt initié.
Tous les symboles d’un christianisme ésotérique me semblent conviés dans ce rituel. Car cette très ancienne confrérie est d’obédience chrétienne. Il faut a minima croire en Dieu pour l’intégrer, même si cette obédience professe la plus grande ouverture au nom de l’humanisme le plus républicain. L’on y trinque aussi au Président de la France !
C’est une main sur la Bible que je m’engage donc dans cette loge.
Passent les jours, passent les « tenues » (assemblées).
Le décalage entre ce que je suis et ce qui est organisé ici apparaît très vite.
C’est cette intuition qui m’a toujours poussé à décliner poliment les invitations de ces frères qui n’accueillent pas les femmes. Certes, des loges mixtes existent, mais celle-ci, comme bon nombre, préfère séparer les sexes.
Les groupes, la collectivité, ont depuis toujours représenté une contrainte pour moi. Depuis mon plus jeune âge. Je me suis toujours tenu à bonne distance des chartes et des codes des clubs et autres tribus sous bannière. C’est le vivant qui me meut. Le singulier. Le spontané.
Et puis, le rituel des tenues me semble vite puéril. Une mise en scène sophistiquée, un jeu de société aux allures d’escape game. Il y a quelque chose d’immature dans tout ce protocole. Je me sens si loin, dans ces rites qui engagent davantage la raison que le cœur, de ma pratique du zen laïque. Le plus dépouillé des rituels qu’il me soit donné à connaître. Devant mon zafu, si je m’incline en saluant, c’est avec le cœur. Sur mon zafu, ensuite, si je pratique la méditation sans objet, qui est donc un zazen, c’est avec le corps. Entièrement avec le corps. Dans l’esprit Shikantaza qui fonde la pratique : « juste s’asseoir »…
Mais le décalage allait en fait bien vite virer au clash.
Il y avait pourtant eu ce signe encourageant. Jean-Yves Leloup avait été invité par la loge pour une conférence privée. Écrivain, philosophe et théologien, il est considéré et estimé comme un authentique guide spirituel contemporain, comme peuvent l’être dans d’autres sensibilités spirituelles le cheikh Khaled Bentounès ou Jacques Castermane.
A l’issue de sa conférence, il me dédicace un de ses livres. L’homme a l’air passablement déconnecté, perdu, dans les moments prosaïques de cette soirée. Le temps de cette dédicace ne sera ni un temps d’échange ni une opportunité de rencontre. Ce qu’il écrit sur la page de garde, dans cette soirée réunissant seulement une vingtaine de personnes, a dû l’être écrit tel quel mille fois dans les salons les plus courus, thématisés ou non : « Pour Stéphane, avec toute mon amitié. » Il ne me connaît pas. Il ne cherche pas à me connaître. Nous ne sommes donc pas amis. Comment oser des mots si engageants dès lors qu’ils sont creux ?
Il s’éclipse assez rapidement avec son épouse. L’on me confie que cette dernière assume toutes les dimensions matérielles de cet homme qui sait lire et parler l’araméen.
Au fil des semaines, une vérité m’apparaîtra lors des temps informels vécus par la loge.
La sensibilité réactionnaire est celle qui y prévaut, à un frère communiste près.
L’on y lit « Valeurs actuelles » de façon assumée. Mon « parrain » Bernard m’appelle un soir pour m’inviter à me brancher sur CNews alors qu’une information importante y est analysée. Je lui déclare que je ne mange pas de ce pain-là, que la manipulation de l’information à ce niveau est un des cancers de nos sociétés.
L’homme qui se révèle aussi colérique que cordial, s’emporte et affirme que c’est moi qui ai des œillères.
Le coup de grâce viendra du « Vénérable », notaire de son état. Le plus haut « gradé » de la loge, donc. Celui qui a su s’élever déjà à bon niveau grâce à ses nombreux « travaux ». Dans la salle des agapes (« Buvons ! »), il est question a priori d’immigration. J’entends, comme dans un rêve, ce vénérable ceinture noire de sagesse, prononcer ces mots : « le problème, ce sont surtout ces français de papier ».
Mon sang ne fait qu’un tour.
Dans les années vingt et trente, cette formule a servi à désigner les nouveaux naturalisés, notamment juifs, par les mouvements d’extrême droite, à commencer par l’Action française. Elle a nourri la politique vichyste de dénaturalisation, puis, après la Seconde guerre mondiale, les propositions du Front National en faveur d’une suppression de toute notion de droit du sol dans le droit français.
L’expression « Français de papier » a été reprise par Jean-Marie Le Pen en 1995.
De longs échanges enflammés s’ensuivent avec Michel, l’entrepreneur cordial, sanguin, et probablement autoritaire.
Sûr qu’ici, les « Frères migrants » de Patrick Chamoiseau ne sont pas les bienvenus.
Je n’ai besoin ni de Jean-Yves Leloup, depuis ses nuages, ni d’aucune exégèse d’exégèse, pour savoir quelle est l’essence du message de Jésus-Christ.
Accueillir et aimer celle ou celui qui est dans la détresse. Inconditionnellement.
Que mon épée de frère soit brisée sur le champ pour avoir pris des pharisiens pour des humanistes au grand cœur !
Ces soi-disant frères sont des frères choisis.
Je ne choisis ni mes frères ni mes sœurs.
Parler d’immigration illégale au sein d’une loge se réclamant du Christ et de la République est le double désaveu de la plus élémentaire charité autant que de la plus historique fraternité.
Ce qui est illégal, selon la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, c’est de ne pas accueillir dans ses frontières la femme ou l’homme fuyant la persécution, la guerre ou la famine.
Criminaliser cette fraternité inscrite dans la devise républicaine est le tabou que la doxa réactionnaire aura réussi à faire sauter, JT après JT, mandat après mandat.
A faire sauter jusque dans cette loge (et je ne parle que de celle-là : ce post n’a rien à voir avec un brûlot anti-maçons) où des initiés se piquent d’amour christique, de charité et de fraternité.
C’est peut-être cela l’Antéchrist au final, cette figure commune aux eschatologies chrétiennes et islamique : cette totale inversion des valeurs telle que nous la vivons dans ces années vingt de surenchère réactionnaire. Avec ces monstres inattendus, surgissant selon le mot de Gramsci dans ce « clair-obscur » de l’actuelle transition tous azimuts.
Pauvre Jésus-Christ ne r’vient jamais sur Terre,
tel que je te connais, tu n’pourrais pas t’y faire.
La Chanson de Salvador me revient en tête, telle une prophétie.
Je n’avais pas dix ans quand je l’écoutais sur notre tourne-disque familial.
Probable contribution inconsciente à ma méfiance instinctive à l’égard des clubs autoproclamés humanistes.
C’étaient les années soixante-dix.
Peu après une révolution printanière d’ouvriers et d’étudiants.
Peu avant les chocs pétroliers.
Bien avant les twin towers.
L’on croyait encore au grand soir.
Souhaitons aux plus de huit milliards de frères et sœurs de cette petite planète que nos années vingt ne se soldent pas par une terrible nuit…
« Et pour exterminer l’humanité
Ils voudraient tous t’avoir de leur côté
Alors en regardant les hommes enfin
Tu penserais que tu es mort pour rien. »





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