Mon précédent post faisait état d’une brève expérience au sein d’une loge maçonnique française. Indépendamment de mon peu d’inclination à la communauté obligée, j’avais été choqué d’y découvrir un climat global réactionnaire en totale contradiction avec les valeurs humanistes et même chrétiennes fondatrices de la loge.
J’ai reçu dans la foulée ce commentaire d’un lecteur :
Mots d’un franc maçon exemplaire que j’ai eu la chance de fréquenter : « J’ai souvent été déçu par des Frères, jamais par la Franc-Maçonnerie. »
Ce nouveau post est une réponse que je donne à ce lecteur.
Ce faisant, je ne cherche pas à avoir raison. Et d’ailleurs, j’aimerais tant être d’accord avec ce franc maçon.
Cela me rendrait plus volontiers optimiste.
En vérité, ma vision est opposée terme à terme : les voies sont décevantes, les hommes jamais.
La Franc-Maçonnerie, les religions, les groupements humanistes, les arts internes… sont en effet décevants dans leur capacité réelle à élever à coup sûr l’humain.
« Le dojo est un espace de transformation » me dit un jour mon premier maître d’Aïkido.
Mais à bien observer pratiquants et adeptes, dans les vestiaires ou autour d’un verre, aucune voie n’est apte à toucher le cœur de qui que ce soit sans véritable mouvement intérieur de celui-ci qui s’y engage. Incluant les maîtres, je précise.
L’on peut disposer d’une maîtrise exceptionnelle dans une technique, dans une connaissance, et rester un être peu évolué sur le plan du cœur et de l’esprit.
Aucune loge, aucune église ni synagogue ni mosquée, aucun dojo, ne sauraient constituer des espaces de transformation durable et profonde.
Pour personne.
Mon père adoptif était anglican. Nous priions avant de manger et, son engagement chrétien était tel que, bien qu’il ne soit pas prêtre lui-même, il lui arrivait de prêcher dans la chaire de cette église anglicane d’Antananarivo. Cette foi, ces connaissances chrétiennes, cette adhésion, ne l’empêchaient pas de tromper ma mère, puis de la frapper et l’insulter parce que la colère de celle-ci le renvoyait à sa faiblesse. A sa bassesse. A coups de poings la dernière fois : la fois où elle a décidé de le quitter.
Le maître d’Aïkido mentionné ci-avant organisait chaque année des stages à Madagascar. Un autre homme, « frère » d’une autre loge que celle de mon expérience déjà relatée, et qui m’avait déjà exhorté, bien des années auparavant, à les rejoindre, allait lui aussi tous les ans à Madagascar, à Nosy Be : « je suis passionné de pêche au gros » me disait ce voisin niçois de notre ancien appartement. Les termes égrillards du premier sur la femme malgache « peu farouche », les sous-entendu du même registre du second : ces deux hommes, cheminant sur leur voie de transformation respective, allait de toute évidence à Madagascar se repaître de chair fraîche sans état d’âme. A Nosy Be, le tourisme sexuel est un triste effet de la misère sévissant sur la Grande Ile.
Ces derniers jours, au sein de la Knesset, des hommes en kipa sabraient le champagne pour fêter l’adoption de la peine de mort pour les palestiniens coupables d’agressions anti-israéliennes. Avec en guise de pin’s, un nœud coulant destiné à la pendaison. Une député en exhibait un grandeur nature. Des hommes et des femmes parmi les plus fervents pratiquants du judaïsme, tel.le.s qu’il se revendiquent en tout cas.
Oui, toutes ces voies spirituelles qui veulent élever l’humain son décevantes.
Car une loge n’est pas un club de bridge, une église l’amicale des pompiers, un dojo une coopérative viticole.
Lorsque l’on professe l’amour inconditionnel du prochain, lorsque le « projet » est de toucher l’esprit de l’adhérent-adepte, de toucher son cœur surtout, l’on peut s’attendre à un jugement plus sévère dans les comportements de ceux qui font l’inverse de ce qu’ils disent. Ce jugement sévère mais juste valu le supplice de la croix à un prophète, il y a plus de 2000 ans de cela…
Les guerres et massacres perpétrés au nom d’une religion ou d’un humanisme sont en ce sens plus insupportables que ceux liés à la cupidité et à la soif de pouvoir. Et cela même si, arithmétiquement, les victimes des premiers sont bien inférieures aux seconds où se mêlent en plus de 5000 ans d’histoire de la mégamachine (mon post sur le sujet : Cette mégamachine qui broie le monde): guerres impérialistes, génocides colonialistes, purges communistes…
Oui, toutes ces voies sont en effet décevantes. Car l’homme lui, par contre, ne déçoit jamais : il est bien rare qu’il nous surprenne par le bien dont il est capable.
Pas le bien des pharisiens. En surface. Dans les codes.
Non, le bien qui coûte. Pas en argent, mais en don de soi.
Celui qui nous demande de nous agenouiller pour laver les pieds d’un inconnu.
Cher lecteur inconnu, je retiens de mon côté deux mots de votre commentaire : « souvent » et « exemplaire ».
Le premier corrobore ma vision jamais déçue de l’être humain. Je m’y inclus du reste. Il m’est arrivé plus d’une fois, hélas, de mal me comporter. Ces moments, outre qu’ils m’ont tourmenté, m’ont surtout invité à continuer sans relâche à « polir le miroir ».
Le second me renvoie à ce livre, à cette thèse d’Henri Bergson : « Les deux sources de la morales et de la religion » (1932). La première source est une pression descendante, contraignante : des codes et des lois pour canaliser les passions de l’humain et pacifier sa société. Les dix commandements de l’Ancien Testament en font partie. Ah, si le seul premier avait été respecté, la face du monde en eût été changée pour de bon. Pour rappel : tu ne tueras point. Décevant, persiste et signe.
La seconde source est ce mouvement ascendant, cette « aspiration », cet élan spontané à s’élever par le modèle du héros et du saint. C’est l’homme exemplaire en effet qui peut nous mettre en chemin, et nous inviter à une transformation proactive. C’est cet « exemple » qui peut nous donner envie de ne pas nous limiter au confort spirituel des rites, des cérémonies, des tenues et des codes de bienséance des loges et autres espaces de communion de toutes confessions.
Encore une fois, je respecte toutes les formes d’engagement.
Il ne s’agit pas ici d’une estime polie : les livres sacrés du monde entier sont d’immenses sources de sagesse, et parfois même de savoir.
Je ne fais ni dans l’anti-maçon ni dans l’anti-catho.
Je suis croyant.
Je prie le matin. Je prie silencieusement devant mon assiette. Je pratique également la méditation zen plusieurs fois par semaine.
Mais je ne suis définitivement pas concerné par les communautés obligées.
Je vais parfois en retraite de zazen, mais je ne prends pas de carte ni d’abonnement.
Ces sesshin visent étymologiquement à « toucher directement le cœur ».
Je pratique plus librement encore avec l’ami Fred, qui a ouvert sur Nice un temps de pratique expurgé, à mon sens, de l’excès des rituels du Zen Soto. Il a longtemps, très longtemps, assisté de façon très engagée un maître de ce courant, avant de se faire remercier quand le maître eut un soudain besoin de… chair fraîche.
Oui, toutes les voies sont bel et bien décevantes à cette aune de la transformation la plus profonde.
Raison pour laquelle, au-delà de ma fibre libertaire, je me tiens, je crois, dans la bonne distance. Celle qui me convient, en tout cas.
Je veux dire que je ne rejette pas en bloc les apports de telle ou telle voie.
Je fais même confiance à bien des pratiques dites spirituelles : la prière, zazen, les exercices taoïstes.
Je fais confiance à leur promesse première telle que la résume fort bien je trouve Jacques Castermane : se laisser transformer par l’exercice.
Simplement, j’ai fait le constat depuis bien longtemps que ces voies censées nous transformer, nous élever, constituent des conditions qui ne sont ni nécessaires ni suffisantes pour ce faire.
Que se passe-t-il ensuite, hors du dojo ou de la loge ?
Une fois rangé le zafu, plié le hakama ou remise au fourreau l’épée ?
Reste à faire en sorte que l’Etre essentiel, entrevu parfois dans la pratique, trop rarement il est vrai, vienne transpirer dans notre quotidien.
Et là, c’est une autre affaire.
Tout ça n’a de valeur réelle qu’à travers nos comportements dans le « grand dojo » de nos quotidiens les plus prosaïques.
Tout le reste est du bavardage, au mieux de l’occupationnel.
Au final, je ne suis adepte, je crois, que de cette voie solitaire dont parlait Po Chu Yi (772 – 846). Ce poète chinois et disciple laïc du zen mena jusqu’à la fin la vie d’un « moyen ermite » selon ses termes, un pied dans le monde, un pied au dehors.
J’ai reçu en héritage maternel l’amour des belles lettres.
Je suis un non-écrivain qui ne sait pas faire grand-chose à part écrire.
Loin d’être un érudit, je poursuis à mon niveau, depuis que j’ai commencé à déchiffrer mes premières syllabes, une inextinguible quête de savoir et de compréhension du monde.
Loin d’être un lettré, j’ai fait mienne cette formule d’Emerson :
Que le lettré ne compte que sur lui-même, dans le silence, la persévérance, l’extrême abstraction.
Qu’il accumule les observations, indifférent aux reproches, indifférents à l’indifférence.
Qu’il soit capable d’attendre son heure – heureux de pouvoir se dire en son for intérieur : aujourd’hui, j’ai vu clair.





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