SuperFrance : le Blue Economy tour était à Nice

SuperFrance à Nice.
J’y étais donc.
Jeudi dernier, je suis venu à la rencontre de ces deux chevaliers de la Blue Economy. Deux intelligences brillantes et pionnières. Deux orateurs et vulgarisateurs hors normes. Deux entrepreneurs défricheurs inspirés et inspirants. Deux bonnes raisons au-moins de faire de SuperFrance un des premiers post de ce tout nouveau blog…

Gunter Pauli et Idriss Aberkane avaient entamé leur presque-tour de France dix jours plus tôt à Laval. Un « blue tour » très rôdé en amont comme je vais pouvoir le constater rapidement. L’objectif est double : venir à la rencontre des acteurs locaux du changement, promouvoir les valeurs et principes de cette fameuse Blue Economy dont Gunter Pauli est le concepteur. En quelques mots, la Blue Economy entend se positionner comme nécessaire évolution de la Green Economy, alors que les vertus écologiques de cette dernière sont génératrices de surcoût. Comme le redira Gunter Pauli ce jour-là, avec la Blue Economy, il s’agit de « faire toujours plus avec ce que la nature nous donne et non plus lui en demander toujours plus pour nos besoins. » Au cœur du concept : le principe de circularité, l’économie du déchet et le biomimétisme.

A chaque étape de ce tour, quatre rencontres sont prévues : avec les élus, avec les entrepreneurs, avec les associations et enfin avec un public élargi lors de la conférence de fin de journée aux allures de TEDx en duo.

Ce jeudi-là, nous venons à quatre, pour le troisième temps d’échange, porteurs d’un projet d’éco-quartier ambitieux sur Nice. Peut-être la possibilité d’un super soutien à un super rêve? Las, les choses s’avèreront à la fois très formatées dans le temps et finalement plutôt orientées sur l’innovation technologique. Bref, il nous est demandé de faire très court. Une collaboratrice est en prise de notes directe sur écran. L’intention est de montrer certainement que quelque chose est fixé et retenu de ces échanges. Je comprends rapidement que le « projet d’entreprise » de SuperFrance est davantage tourné vers les entreprises innovantes à l’aune de l’économie bleue. La conférence de fin de journée viendra confirmer cette intuition avec une restitution autour d’une sélection des rencontres marquantes de la journée. De géniales innovations locales qui mettent en avant l’air comprimé pour faire avancer nos voitures (MDI), la symbiose champignons/plantes pour booster les rendements en agriculture (MYCOPHYTO ou comment « marier deux royaumes pour nous éviter les OGM» résumera Gunter Pauli), la transmission des données par lumière LED (le LiFi), le verre cellulaire pour du bâti 100% ignifuge et 100% stock de CO2, les abeilles domestiques pour de « l’apiculture autrement » (Les Melipones inoffensives de BEE RIVIERA)… Effectivement, avec notre projet d’éco-quartier sur 100 hectares dans Nice, nous ne sommes peut-être pas trop dans le move… Du reste, je lis un peu plus tard sur un document d’organisation interne que Gunter et Idriss souhaitent  » proposer des projets testés et approuvés par l’Economie Bleue dans chaque territoire ». La porte d’entrée est davantage sur l’innovation technologique que sur l’innovation sociale. Anyway ! heureux d’être là, de se nourrir intellectuellement, et de se nourrir également de cette énergie positive si communicative. 

Cerises sur le gâteau de l’étape niçoise : deux guest stars qui ont pour le coup rééquilibré la donne en matière de vision sociétale. Le Cheikh Khaled Bentounès est venu sans prévenir, avec cette discrétion habituelle qui le caractérise, inversement proportionnelle à sa notoriété planétaire en tant que promoteur d’une culture de paix digne de ce nom. Gunter Pauli découvre avec surprise sa présence au milieu du public de la troisième rencontre. Il le salue avec beaucoup de cordialité : ils sont en fait amis de longue date. Et nous apprenons au passage que c’est le Cheikh Bentounès qui a permis la rencontre entre Gunter Pauli et Idriss Aberkane, alors que ce dernier a fait un passage chez les Scouts Musulmans de France (SMF), organisation créée justement par le Cheikh. Guide spirituel soufi, fondateur de l’ONG AISA (Association Internationale Soufie Alawiyya), il est aussi l’instigateur et infatigable promoteur de la Journée Internationale du Vivre Ensemble en Paix (Le 16 mai) votée à l’unanimité des 193 états membres de l’ONU en décembre 2017. Au milieu de cette salle, comme un peu plus tard à la conférence finale au SKEMA, son message de paix a la force et la cohérence de sa propre qualité d’être : « nous sommes toutes et tous les cellules d’un même corps : l’humanité ».

Et puis, nous avons aussi la chance d’écouter Lisa Azuelos, réalisatrice française (Comme t’y est belle, Le biopic de Dalida, LOL…) porteuse d’un message d’un autre registre, mais tout autant nécessaire. Elle en appelle à l’écologie intérieure pour en finir avec la civilisation de la « pénétration sans consentement ». Dans cette étrange époque où la tentation d’une novlangue émerge chaque jour dans les discours et les médias, dire avec toute la crudité nécessaire mais sans vulgarité, la cause réelle de notre maladie. Cette formulation d’une «pénétration sans consentement » est bel et bien efficace, et me renvoie au concept de civilisation « extractiviste » évoquée par Naomi Kein (Tout peut changer), mais aussi au très subtil film C’est le Bouquet de Jeanne Labrune (le savoureux passage de « l’américain qui est en France pour essayer de pénétrer le marché européen »). Colonisation brutale, forage vorace des sols, publicité intrusive dans notre temps de cerveau disponible, pénétration sans états d’âme des marchés… « Pénétration sans consentement »… Oui, à bien y regarder, c’est effectivement en trois mots seulement, un très bon résumé formulé par cette réalisatrice elle-même passée par un cursus marketing. Vision sans concession de la violence consubstantielle de cette civilisation industrielle que l’on retrouve jusque dans des « salaires sans consentement»… Elle lance au passage un appel à tous les comptables de France afin que, au sein des bilans comptables des sociétés, la notion de profit prenne en compte cette autre dimension immatérielle. Dans l’après-midi, le Cheikh Bentounès se demandait lui-même pourquoi la valeur non marchande d’une forêt n’était pas prise en compte. En femme de lettres, Lisa Azuelos avance un néologisme : le prophi…

Le Cheikh Bentounès et Lisa Azuelos : deux guest à l’image de l’ambiance générale de ce SuperFrance à mes yeux. Entre sagesse positivement consensuelle invitant à l’unité, et discours politiquement incorrect encourageant une indignation féconde. Du reste, en tant que journaliste et ex-éditeur de presse indépendant, j’ai personnellement apprécié quand Idriss Aberkane a démarré la conférence de fin de journée en interpellant « son ami Xavier Niel », le pressant de rester vigilant sur le niveau éditorial du titre qu’il possède sur la Côte d’Azur. Visiblement, quelques jours plus tôt, un article dans Nice Matin avait signalé la présence dans la région d’un… pangolin ! L’homme conserve visiblement une certaine liberté de parole…


Au final, bien que passablement déçu dans la réception de notre projet, et malgré l’excessive application des consignes sanitaires Covid au Skema, je suis content d’avoir fait le déplacement. Ce SuperFrance oscille entre promotion de livres (je conseille la BD Capitaine Kwaste d’Idriss Aberkane et le livre « La vie en ose » de Lisa Azuelos) et de produits, networking et « création de liens » (la définition étymologique de l’intelligence comme nous le rappellera ce jour-là Idriss Aberkane), pédagogie de haut vol, esprit positif hyper-communicatif. Un souffle globalement inspirant…

On en ressort boosté non pas grâce à des champignons, mais grâce à la sincérité et aux convictions de deux brillants conférenciers-entrepreneurs qui disent ce qu’ils font et qui font ce qu’ils disent. Pour se faire une idée de la dimension opérante de l’ambitieux projet de Gunter Pauli, commencez par faire un tour sur l’île-laboratoire d’El Hierro : la plus petite île des Canaries est probablement la plus grande dans son approche tous azimuts de cette Blue Economy : emploi, mobilité, énergies… Comme l’aura rappelé plusieurs fois ce jeudi après-midi ce très chaleureux et très convaincant capitaine KWASTE (le K de knowledge-connaissance collé au waste-déchet) : « Nous sommes des faiseurs, pas des diseurs ».