Les enseignements de résilience des sociétés et civilisations, toujours vivantes

En cette période où l’effondrement est identifié comme la conséquence de l’anthropocène et en quelque sorte notre seul futur, peut-être pourrions-nous regarder ce qui caractérise la pérennité de certaines sociétés premières et d’une civilisation, chinoise[1] ?

Sans doute quelques leçons inspirantes à dégager et relancer l’espoir dans notre résilience collective.

Nous devons écouter les voix de la nature. Si on n’écoute pas, chacun va de son côté et sans direction, cela ne peut pas aller. Pour nous, la nature est comme vos livres, tout y est écrit. Essayer de comprendre que la mère terre, c’est la justice, l’équilibre.
Mamu Kogi, M.Baro 

La peinture rend compte de nos cœurs de culture
Avez-vous remarqué ce qui « manque » dans les peintures chinoises classiques de paysage ? Le soleil. La peinture chinoise ne représente que très rarement le soleil et très peu les ombres, elle laisse transparaître les nuages, les blancs, les gris et les noirs, les sillons, les veines des montagnes[2], tout comme les représentations des Indiens Kogis[3] qui mettent en exergue les flux d’énergie qui irriguent les montagnes.

L’Occident est lui friand de lumière et de soleil[4]. Certes, il n’est pas présent dans chaque tableau, mais il y est très souvent représenté, comme le besoin d’attirer l’attention sur la lumière, sur soi ? De la même manière, les êtres humains lorsqu’ils sont peints dans les tableaux classiques chinois prennent une toute petite place au profit des paysages qui, eux, sont largement valorisés. En Occident pendant longtemps ce fut l’inverse, le sujet étant l’être humain et le paysage faisait office de décoration[5].

Si le soleil, la lumière et les êtres humains occupent l’essentiel des peintures occidentales, ce qui crée la dynamique aussi bien de la peinture que de la philosophie traditionnelle chinoise, c’est le vide. Avec ce présupposé que le vide est plein, fertile, fécond, qu’il contient tous les possibles. Il est la matérialisation d’un Tout donnant naissance à tout ce qui est vivant.

Un vide que les Indiens Kogis honorent tous les jours avec le sac tissé, la mochila, qu’ils portent sur eux. Différente pour chacun, elle représente la matrice, l’utérus du monde, l’espace qui donne la vie. Cela fait partie des objets sacrés qu’ils utilisent au quotidien, chargé de symboles pour leur rappeler l’essentiel. 

Ils associent également dans la dynamique de leur vie l’harmonie du masculin et du masculin, chacun a sa singularité et ils fonctionnement toujours en complémentarité.

Quant à nous, nous nous sommes séparés de ce sens fécond à la fin du Moyen Age[6] pour ne conserver que la maxime de Baruch Spinoza[7] : « la nature a horreur du vide ». Nous avons amalgamé vide, néant et mort et nous nous sommes alors coupés de cette dimension fertile et yin valorisant les temps inactifs, les moments en jachère permettant de nous repenser.

Dialogue des influences culturelles 

Nous voyons alors dialoguer deux tendances qui semblent sous-tendre nos modes de pensée. D’un côté, le soleil d’Occident qui a donné lieu à la Renaissance flamboyante suivie du siècle des Lumières marquant l’apogée de la science triomphante la recherche du déterminisme et de la segmentation du vivant pour mieux le contrôler. De l’autre, une culture fondée sur une philosophie millénaire qui a basé son système d’observation systémique du vivant sur la quête permanente de la pluie[8], source de vie et de survie. En effet, l’un des ouvrages centraux de la philosophie traditionnelle chinoise, le Yi Jing, a été établi sur la recherche des moments favorables permettant de savoir quand la pluie, vitale, allait tomber et permettant d’établir des stratégies adaptées[9]. Au départ, utilisé par les agriculteurs pour assurer la survie du groupe, les pratiques oraculaires sont ensuite devenues l’apanage des empereurs. En France, nous avons accueilli cet ouvrage majeur faisant comprendre la dynamique des mouvements des changements du vivant, en le réduisant à un manuel divinatoire, avec toute la dévalorisation culturelle que nous lui attribuons.

De leur côté, les Indiens Kogis nous ont appris, lors de leur diagnostic croisé avec des scientifiques dans la Drôme en 2018[10], que l’essentiel de l’attention doit être portée sur l’eau. Et aussi sur les manières dont nous prenons soin d’elle comme de tous les êtres vivants. Ils ont ainsi démontré que lorsque nous créons des barrages ou faisons des captations d’eau nous désorganisons tous les flux des êtres vivants, non-humains. Nous les empêchons de se désaltérer, alors il se déplacent pour trouver d’autres sources. Des zones entières sont alors désertées de la biodiversité nécessaire à la survie d’un territoire.

Le fait de nous être coupés du vivant nous empêche de comprendre nos interrelations.

L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même. 
Elisée Reclus.

L’eau, principe de vie, est honorée et constitue la pierre angulaire de deux sociétés qui n’ont rien en commun, si ce n’est leur longévité, 4000 ans, respectivement. Ceci tandis que toutes les autres civilisations se sont effondrées[11] et notamment, en ce qui concerne les cultures Aztèque, Maya et Khmère, pour leur mauvaise gestion de l’eau, même si ce ne fut pas leur seul facteur de leur destruction.

Ainsi cette société première d’Amérique centrale, les Kogis et cette civilisation multilinéaire, l’Empire du Milieu ont-elles placé le Yin, le féminin, comme principe premier, fondateur de la vie. Elles apportent, chacune à leur manière, les modalités pour maintenir l’équilibre et l’harmonie de leur société. Car si la Chine a connu de nombreuses guerres, les principes taoïstes puis confucéens visent à rechercher l’harmonie et à savoir s’accorder avec la dynamique du vivant Yin/Yang.

Notre civilisation occidentale moderne semble s’être, elle, enfermée dans une dynamique yang continue, ayant perdu de vue l’équilibre des polarités sans cesse en interaction, en mouvement pour retrouver l’harmonie avec les rythmes du vivant. L’ambition prométhéenne s’est emballée et aspire tout le vivant dans une spirale infernale.

Toutefois, nous prenons récemment conscience de notre impact sur la planète[12] sans parvenir pour le moment à sortir de notre attitude de prédation, de compétition et de besoin de croissance continue. Si les Kogis sont exemplaires comme peuple s’étant organisé socialement pour maintenir la paix conservant une attitude mesurée vis-à-vis du vivant, ne prélevant que le nécessaire, on ne peut pas en dire autant de la Chine contemporaine. Elle a développé un hubris à la mesure de leur territoire immense et de leur démographie impressionnante. Leur fierté millénaire associée à l’adaptation du modèle capitaliste hybridée à un régime autoritaire et coupé de ses racines philosophiques et culturelles poussent à des comportements démesurés[13]. L’accumulation des excès pourrait faire vaciller l’immuable Empire du Milieu.

Nous avons déséquilibré l’usage de la polarité yin/yang, nous avons hypertrophié le yang et réduit à la portion congrue le yin. Ce déséquilibre que nos civilisations ont produit se retrouvent dans toutes les dimensions ; rythme de vie, modalités de travail, rapport à autrui, rapport au vivant. Les sècheresses à répétition, les problèmes d’eau sont la réponse d’un Yin maltraité.

En nous coupant de la nature nous avons créé cette rupture déterminante qui a conduit à prélever sans limites les ressources d’une terre qui, elle, nous a toujours portés avec désintérêt et générosité. 

Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas.
Sagesse amérindienne

Qu’est-ce qui assure la pérennité du vivant ?
Aussi tumultueuses que soient les évolutions de nos sociétés, lorsque la Chine s’est coupée de ses traditions culturelles, les diasporas chinoises et quelques érudits, de par le monde, sont devenus dépositaires de sa sagesse. Et, nous autres Occidentaux, touchant les limites nocives de notre système, avons réouvert les yeux dès le XIXeme siècle, à la suite de pionniers, tel Goethe[14] et sa philosophie naturaliste, ou avec la peinture notamment d’un courant de peintres anglaises avec comme fer de lance, Rosa Bonheur[15]. Nous voici revenir en ce début du XXIeme siècle à la conscience de la sensibilité, la reliance au vivant. Au point de réussir à dire aujourd’hui que nous en faisons partie. Un véritable changement de paradigme.

Nous sommes le monde, nous fonctionnons comme le monde, mais nous ne le savons plus. Il faudrait ramener le monde et la vie dans (…) la pensée. »
Michel Serres

Redécouvrant les vertus fécondes de l’humus nourri de manière régénérative, il semble que cela ait contribué à développer un élan d’humilité dans notre civilisation. Sur ce terreau fertile d’une conscience globale ravivée nous envisageons de baisser notre empreinte destructrice sur le vivant. Nous passerions alors de l’anthropocène au symbiocène[16].

C’est sans doute le moment de rechercher les pistes inspirantes d’autres cultures qui, par leur longévité, nous montre le chemin d’une résilience collective.

Les enseignements de sociétés multimillénaires 
Culture Kogi ou chinoise classique, elles nous enjoignent comme principe de pérennité fondamental de retrouver l’équilibre des polarités, de placer le principe Yin en premier comme soutenant l’énergie Yang, comme la terre accueille l’énergie du ciel. Retrouver la voie du tissage, ensemble, entre humains et non-humains[17]. Respecter l’eau, comme ressource essentielle permettant la vie, mobiliser tous les aspects du vivant en nous afin de développer davantage d’empathie avec tous les règnes.

Conscients de ces interactions, nous sommes alors plus à même de préserver, de prendre soin, de limiter les détériorations et, qui sait, d’apprendre à vivre en harmonie. Rappelons-nous les messages des biomiméticiens et biologistes sur le fait que la coopération est l’une des attitudes du vivant la plus partagée et la moins coûteuse en énergie[18]

Les Kogis savent agir chaque jour dans l’harmonie corps, cœur, esprit aussi bien dans leur société qu’avec le vivant environnant, leur survie est en jeu.

Un autre exemple de durabilité, la Nouvelle Guinée. Elle vit en autosuffisance depuis près de 46.000 ans et pratique l’agriculture depuis près de 7000 ans. Elle a connu une grave déforestation causée par l’augmentation de la population entraînant la pénurie de combustibles et l’appauvrissement des terres. Une décision collective a consisté à stabiliser la population par une gestion draconienne des naissances. L’équilibre est alors revenu.

Un autre facteur de pérennité est la transmission. A l’instar des arbres qui poussent des racines vers le ciel, qui survivent grâce à un rhizome riche, divers et qui soutient la vie par l’entraide entre les individus, aussi bien Kogis que Chinois traditionnels ont conscience de l’importance de la tradition et de la transmission. D’ailleurs pour traduire « vieux », ces derniers disent « honorables ». Avoir éliminé les grands maîtres des différentes traditions culturelles chinoises aura sans doute un effet dont nous autres Français, voyons les impacts. En nous coupant de nos racines nous ne pouvons plus transmettre une culture pour laquelle des étrangers viennent du monde entier et qui sont désarçonnés, une fois arrivés sur place, car ils découvrent que ce sont des valeurs vides sur des frontispices de mairie. Pourtant, les valeurs incarnées sont les racines symboliques des sociétés humaines. Elles nous permettent de tenir ensemble et de faire vivre les liens des tissages entre nous, elles facilitent l’accueil de la diversité, elles sont le chaudron des alchimies de résilience.

Avons-nous besoin d’être en situation extrême pour réveiller nos réflexes de solidarité ?

Gageons que nous allons savoir puiser auprès de ses différentes sources de l’humanité les substrats facilitant la mise en œuvre du symbiocène[19], basé sur des économies régénératives dans lesquelles inspirées des forêts vivantes, les déchets des uns deviennent les nutriments des autres. Co-construisons des substrats de qualité pour faire revivre nos cultures et permettre de réaliser les transformations nécessaires à la résilience de nos écosystèmes humains et non-humains.

Laisser être
Laisser croître
Laisser être ne pas accaparer
Entretenir ne pas assujettir
Présider à la vie ne pas faire mourir
C’est cela la Vertu originelle[20]

Christine Marsan, 20 février 2023.


[1] Nous précisions que nous nous référons à la culture chinoise traditionnelle.

[2] François Cheng, Vide et plein, langage pictural chinois, Seuil, 2021 ;  François Jullien,  Vivre de paysages, entre les montagnes et les eaux, Folio, 2022. Discussion avec Cyrille Javary sur le sujet du soleil dans la peinture chinoise de paysage.

[3] Eric Julien, Kogis, le chemin des pierres qui parlent, dialogue entre chamanes et scientifiques, Actes-sud, 2022.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=T8kTKHyXlw4

[5] https://lanthroposcene.fr/2022/12/07/et-si-lart-avait-quelque-chose-a-nous-dire-ce-serait/

[6] https://www.cairn.info/reussir-le-changement–9782804156282-page-164.htm

[7] Reprise d’Aristote.

[8] Cyrille J.-D. Javary, Yin/Yang, Albin Michel, 2021.

[9] Cyrille J .-D. Javary, Pierre Faure, Yi Jing, Le livre des changements, Albin Michel, 2012.

[10] Eric Julien, Ibid.

[11] Jared Diamond, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Folio, essais, 2009.

[12] François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Les Presses de Science-Po, 2021.

[13] Ils ont créé en laboratoire un soleil artificiel afin de développer une énergie illimitée, signe d’inversion des principes d’homéostasie ? https://lenergeek.com/2019/01/16/soleil-artificiel-chine/

[14] Goethe, Essai sur la métamorphose des plantes, 1790.

[15] Mise à l’honneur dans une exposition rétrospective en 2022 : https://www.musee-orsay.fr/fr/agenda/expositions/rosa-bonheur-1822-1899

[16] “Ere de l’histoire de la Terre basée sur la symbiose, succédant à l’Anthropocène. Au Symbiocène, l’empreinte des humains sur la Terre sera réduite au minimum. Toutes les activités humaines seront intégrées dans les systèmes vitaux et ne laisseront pas de trace.” Glenn Albrecht.

[17] Prise de conscience de l’intelligence des arbres : film : https://www.jupiter-films.com/film-l-intelligence-des-arbres-75.php  Livre : Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, les Arènes, 2017. Pour le règne minéral, il faut encore attendre un peu, mais ça va venir. Pour les peuples premiers, les pierres sont vivantes et ils sont dévastés lorsque nous perçons la Terre pour créer des tunnels ou des carrières. 

[18] Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2019.

[19] Glenn Albrecht, Les émotions de la terre, des nouveaux mots pour un nouveau monde, Les Liens qui Libèrent, 2021.

[20] Dao de Jing, Traduction C. Larre, 2002.