Chaque matin, quand nous passons dans la nuit finissante, elle est à cet arrêt de bus dans les Collines, le visage penché sur son téléphone, la lumière bleutée restituant sa captivité. 

Je me demande chaque matin, le même arrêt, la même pose, la même lumière, le même visage mort, si ce ne serait pas quelque découpe en carton tels ces faux gendarmes disposés sur le bord de la route pour faire ralentir les automobilistes. La fille en carton reste là, à son arrêt de bus, sans jamais regarder le soleil se lever, sans jamais lever son visage de l’écran, son visage de morte qui n’attend plus rien. 

Mais la différence n’est désormais plus entre les vivants et les morts, elle est entre les déjà-morts et les-pas-encore-morts, les morts effectifs et les morts défectifs, en sursis. 

Certaines élues, rares, peuvent se jouer de la frontière, passer d’un monde à l’autre, aller et venir entre eux, comme certains chasseurs chez les hommes. Je guette la bête au point d’eau, au passage d’eau moins profond entre la mort-déjà et la mort-bientôt, et je tire. Je suis immortelle dans l’infime temps qui m’est imparti. 

Nos gestes, nos baisers, nos mots nous engagent pour cette éternité. Nous n’avons qu’à donner prendre la main pour aller au bout du chemin. Et tomber ensemble. Dans les arbres, les nuages, les cloches, la fourrure originelle, la dent douce comme une langue sur une langue. 

Dans la pluie, le soleil, la neige, la nuit, la mer. Le jaune et le bleu. 

Alors nous passons notre vie à nous préparer à ne pas nous rencontrer. Il en faut du temps, et du temps. Mais, finalement, c’est très court.

Un jour, il n’y aura plus de jour. 

Une nuit, il n’y aura plus de nuit. 

Et décidément, non, ce ne sera pas du tout comme en ce moment précis où dans le tram bondé, pressée de tous côtés, je fuis le regard de mes voisins voisines et regarde mes pieds, ou par la vitre, ou à travers eux et elles. Puis, zut à la fin, j’en choisis un ou une et je la fixe intensément, sans un mouvement d’œil, sans un battement de cils, sans un frémissement du visage. 

Un jour, il n’y aura plus cela, le regard, le visage. 

Déjà, la plupart de mes voisins voisines de boîtes de sardines ne fixent plus que des écrans, n’agitent plus que des pouces sur des claviers minuscules. 

Déjà, nous ne nous regardons plus. 

Nous ne nous dévisageons plus ni ne nous envisageons.

Bientôt, nous ne visagerons plus.

Ô le corps et ses extrémités tactiles, ces moyens de connaissance et de communication, 

Ô le visage et son obligation, sa réciprocité, son attention, son amour et sa haine. 

Ô la fin de l’humain dans la technologie individualisée, intériorisée, désirée.

Nous sommes passés de l’Autre Côté

Dans l’Andere Seite

De l’autre côté de l’écran, là où l’image supplante l’entêtante objectivité des choses, la griffe-caresse du réel devenu illusion. 

Nous avons renoncé à l’être pour le Grand Dieu des Ecrans. 

Nous sommes tous et toutes des enfants de putain de Baudrillard dans le monde de la Grande Simulation. 

Nous y sommes Heureux et Heureuses puisque le Bonheur, depuis « 1984 », est le Malheur ; libres, puisque l’Esclavage est la Liberté.

Qui a instillé en nous ce plaisir de la soumission, cet abandon de l’éveil et de la veille, cette abdication du désir en besoin, de l’érotique en économique?

Qui a clos les volets du soir sur une nuit infinie ? 

Qui a mis sous nos pieds ces artificieux ressorts pour sauter de plus haut dans le précipice du bord du monde ? 

Qui nous a convaincus qu’il était divin de nous ignorer, de n’aimer que soi-même jusqu’au dégoût, pour finir enfin par n’aimer que ce dégoût même ?

Parfois, dans le regard intense d’un voisin ou d’une voisine, je perçois la femme ou l’homme le plus éloigné de moi et lui ou elle me perçoit réciproquement comme tels.

Alors nous nous aimons. 

Bientôt, ce sera la dernière fois. 

Le jour où il n’y aura plus de jour. 

La nuit où il n’y aura plus de nuit.

Nous sommes devenus des écrans.

(Charli-e Galibert, juillet 2024)

Une réponse à « La post-humaine à l’écran  »

  1. Absolument magnifique, merci pour ce texte qui résonne profondément avec mes impressions depuis quelques années. Nous sommes entourés d’êtres vivants et d’êtres mourants, les termes sont forts mais je crois que l’enjeu est bien là à présent. Belle journée à vous, en vis à vis avec le vivant

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