L’HORIZONTALITÉ N’ABOLIT PAS LE POUVOIR : ELLE LE DÉPLACE DE L’EXPLICITE À L’IMPLICITE
Il y a aujourd’hui une idée qui s’est imposée presque sans débat : pour sortir des rapports de domination, il suffirait d’enlever la hiérarchie.
On la retrouve dans les collectifs, les entreprises “libérées”, certains milieux artistiques ou spirituels. L’intention est généralement bonne : remettre du lien, de l’égalité, éviter les structures rigides où quelques-uns décident pour tous.
Sur le principe, ça se comprend.
Mais dans les faits, il y a un angle mort que peu de gens regardent vraiment.
Enlever la structure ne supprime pas ce qui se joue entre les gens.
Ça le rend simplement moins visible. Le pouvoir ne disparaît pas quand on enlève les titres. Il circule autrement. Il passe par la parole, par le charisme, par l’ancienneté implicite, par la capacité à capter l’attention ou à orienter l’ambiance du groupe.
On ne sort pas de la hiérarchie. On la place sur un autre terrain.
Le problème est que ce nouveau terrain est beaucoup plus flou que le précédent.
Dans ces nouveaux espaces, il n’y a plus vraiment d’autorité formelle, mais il y a toujours de l’influence. Et cette influence n’est pas neutre. Elle va naturellement vers ceux qui savent parler, convaincre, incarner les valeurs du groupe, ou créer de l’adhésion autour d’eux.
Comme disait Coluche : « nous sommes tous égaux, mais certains sont quand même plus égaux que d’autres ».
L’anguille sous roche, c’est qu’il n’y a plus de cadre clair pour poser des limites. Personne n’est officiellement responsable… donc personne ne l’est vraiment non plus quand ça dérape.
Les décisions se prennent alors autrement. Comment? Pas forcément par choix explicite, mais par glissement : on suit celui qui parle le mieux, on évite de contredire pour ne pas créer de tension, on finit par s’aligner parce que c’est plus simple. Ce n’est pas plus libre. C’est juste moins assumé.
Le fond du problème n’est pas l’horizontalité. Le problème, c’est de croire qu’elle suffirait à faire disparaître les rapports de force.
Or ces rapports ne viennent pas seulement des structures. Ils viennent aussi de ce que nous sommes. Vouloir les effacer au nom d’un idéal d’égalité revient souvent à laisser le terrain aux personnalités les plus dominantes, parfois ouvertement, parfois beaucoup plus subtilement, mais sans aucun cadre pour les contenir.
Le pouvoir devient alors beaucoup plus difficile à saisir. Plus moral, plus émotionnel, plus implicite.
Ce n’est plus celui qui a un rôle qui fait autorité, c’est celui qui semble incarner la “bonne” posture, le “bon” état d’esprit, le “bon” discours. Et ça, c’est beaucoup plus compliqué à remettre en question.
On critique souvent les structures verticales, et il y a de bonnes raisons pour ça. Elles peuvent enfermer, rigidifier, donner lieu à des abus.
Mais elles ont aussi une fonction que l’on oublie : elles rendent les choses visibles. Elles posent des rôles, des responsabilités, elles permettent de savoir qui décide, et sur quoi. De ce fait, elles rendent possible la contestation. Pas n’importe comment bien sûr, et avec des règles de bon sens et de diligence. Mais elles la permette.
Une structure claire n’est pas seulement une contrainte, c’est également une protection.
Le vrai enjeu n’est donc pas de supprimer toute verticalité, mais de la rendre saine, lisible, et questionnable. Sinon, on ne sort pas du pouvoir. On le rend invisible. Et ce qui est invisible agit toujours avec plus de louvoiements et de clivages que ce qui est nommé.
La maturité collective ne consiste pas à dire que tout le monde est au même niveau en tout. Elle consiste à reconnaître les différences réelles — de rôle, de responsabilité, de compétence — et à organiser la danse ce ces compétences sans que ça devienne arbitraire ou abusif.
L’horizontalité n’est pas une finalité. C’est un outil. Et comme tout outil, elle peut produire exactement l’inverse de ce qu’elle promet si elle est mal comprise.
Bonne réflexion et pratique.
Fabrice Jordan
(Post du 24 avril 2026)
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