PAGANISME ET MONOTHÉISME EN COHABITATION
Mon œil les cherche dès que j’entre dans une église ou une chapelle.
Mais il n’a pas besoin de les chercher si celle-ci en accueille effectivement.
Car leur emplacement est toujours d’une parfaite cohérence.
Ils ne trônent jamais en un tel lieu.
Ils sont du côté des humbles.
Ils voisinent souvent les premières travées. Sur la gauche ou sur la droite.
Dans cette première partie de l’édifice religieux au sein de laquelle les fidèles parmi les plus pauvres, les plus modestes, devaient savoir se tenir. Transposition dans l’église de la hiérarchie sociale qui est fort probablement toujours d’actualité. Jusque dans le champ du sacré : savoir rester à sa place.
Ex-voto, objet de nos prières.
De leurs prières ?
Celle d’une foi différente entre la toute première rangée de bancs, près des fonts baptismaux, et celle qui fait face à l’autel ? Foi du charbonnier et foi de notable ?
Les derniers seront les premiers. Une vieille histoire.
La réalité est plus complexe fort heureusement.
Si mes yeux recherchent d’emblée l’existence d’ex-voto dans une église c’est, malgré moi, comme l’on traque une incongruité. Accrochés sur un bas-côté de la nef, les ex-voto constituent cette saillie du spirituel dans le religieux.
Résurgence d’un paganisme têtu que le christianisme a souhaité éradiquer très tôt, mais qu’il tolère dans cette expression.
Art brut accueilli dans un cercle académique.
Croyance démonstrative côtoyant un Credo de canons.
Objet de nos prières, mais pas objet de culte.
Car il n’est question ni d’adoration ni de Veau d’or.
L’ex-voto, autrement, n’aurait pas été admis dans l’édifice.
Un ex-voto n’est pas une icône.
Ex-voto. Universelle prière qui est demande en amont, gratitude en aval.
Dans le formalisme du monothéisme chrétien, peut-être un jeu de dupes : l’ex-voto toléré comme témoignage, preuve, de l’action de Dieu, de ses prophètes et de ses saints, mais sans absolue certitude d’une foi expurgée de son paganisme originel.
Ex-voto, cette ex-croissance archaïque qui s’impose au corps religieux.
Cohabitation qui se joue à l’instar du corps humain, avec ce drôle de coccyx, vestige de notre queue animale, là, juste sous le « sacrum ».
Ex-voto, cette ex-plosion naïve mais contenue, qui s’ex-pose au milieu des codes et des canons.
Ex-voto, ex-machina venu résoudre un storytelling de catéchèse, aussi abscons qu’abstrait bien souvent pour le profane.
Ex-voto, ex-tension du rite primitif dans l’enceinte mêmes des sacrements codifiés.
Ex-voto, « ex-change » ou contre-don avec l’invisible qui est bien antérieur à ces sacrements.
J’ai vécu ma prime jeunesse à Madagascar ; dans ce pays où le christianisme a dû composer avec le culte des ancêtres et une certaine forme d’animisme. Comme dans tant d’autres pays, Brésil ou Polynésie par exemple, où les croyants sont dans une sorte de polyamour. D’un côté, vénérant la sainte Trinité, adorant la Vierge Marie, se vouant à la communauté des saints. Et de l’autre s’adonnant aux rites vaudou ou acquis de tout leur être à la force du Mana. Aucune trahison à passer de l’un à l’autre. Ces croyants sont des fidèles. Quel que soit le partenaire de communion.
L’invisible est pour eux une réalité, quelles qu’en soient les expressions symboliques.
A Madagascar, l’ex-voto se pratiquait bien avant que la première bible n’ait été débarquée sur ses côtes. Sous une forme bien différente de la forme méditerranéenne ou latino-américaine des plaques de marbre gravées que l’on appelle habituellement « ex-voto », il existe dans l’Ile Rouge des pratiques votives liées aux ancêtres, aux lieux sacrés, aux sources ou à certaines puissances spirituelles. L’on y dépose toujours des tissus, des objets, des pièces de monnaie, des zébus sacrifiés ou d’autres dons en accomplissement d’un vœu ou en remerciement d’une faveur obtenue. Des gestes si proches de la logique de l’ex-voto : une promesse, une demande, puis une offrande en retour.
Certes, chez les Merina par exemple, ethnie des hauts-plateaux, on ne trouve pas vraiment une tradition d’ex-voto figuratifs comparable à celle des sanctuaires catholiques méditerranéens. En revanche, il existe toute une culture de l’offrande votive aux ancêtres (razana) et aux lieux sacrés.
Les ancêtres sont considérés comme des intermédiaires capables d’accorder protection, fertilité, santé ou réussite. Les tombeaux familiaux, les collines sacrées et certains sites royaux sont des lieux où l’on vient demander une faveur ou remercier pour une grâce obtenue.
Parmi les formes d’offrandes ou de dons votifs, le lamba (étoffe traditionnelle) occupe une place importante. Dans la culture des Hautes Terres, offrir un tissu aux ancêtres ou à un lieu sacré est un geste chargé de hasina (puissance sacrée, bénédiction). Les textiles peuvent être offerts aux ancêtres et aux esprits en échange de leur protection ou de leurs bénédictions.
Il faudra écrire un jour sur ce tissu dans sa symbolique universelle, omniprésente en effet sur cette planète, et sur la Grande Ile en particulier : chaude couverture qui enveloppe le bouvier malgache poussant son bétail, étole qui couvre coquettement les épaules des femmes en signe extérieur également de leur classe sociale, linceul (lambamena) que l’on change une fois dans sa vie à travers la cérémonie du retournement des morts (famadihana).
Textile-trame.
Cet autre Moi-peau qui prolonge nos identités.
Ces fils qui nous lient et nous relient.
A l’invisible aussi…
Ex-voto, ex-pression de cette pensée magique qui pose tant de problèmes aux matérialistes.
Des actions, des objets ou des pensées auraient le pouvoir d’influencer la réalité sans intervention matérielle ? Quelle drôle de maladie de l’esprit, n’est-ce-pas cher Freud ? Pour le père de la psychanalyse : une « régression narcissique », un vestige de la mentalité primitive et de l’enfance, s’accrochant dans l’inconscient, même à l’âge adulte.
Les primitifs sont de grands enfants.
Bien sûr, bien sûr.
D’autres hommes de raison ont accueilli la pensée magique sans la réduire à une névrose. Merci Jung. Merci Mircea Eliade.
Un ex-voto dans une église a la même valeur pour moi que cet accueil d’une autre relation au monde que celle dictée par le matérialisme le plus obtus.
Ni icône, ni totem, donc.
Mais accueilli sans tabou.
Sans condescendance.
Lorsque entré dans la chapelle, je découvre des ex-voto, quelque chose en moi respire.
Car j’ai grandi en effet avec cette polysémie du mot malgache lolo (prononcer loul), qui signifie à la fois papillon et âme (de défunt). Si Mircéa Eliade avait pu intégrer la Grande Ile à ses recherches, il n’aurait pas manqué de rattacher cette polysémie à celle de la psuchè des grecs anciens, cette « psyché » qui désignait à la fois un papillon et le souffle de la vie, l’âme.
Il n’y a bien que des pensées enfantines pour concevoir pareilles coïncidences, n’est-ce pas ?
Oui, je respire de toute mon âme, en effet.
Je reprends souffle.
Chers matérialistes du monde entier, ces objets éminemment chargés ne sont peut-être pas la preuve que c’est la prière initiale de leurs auteurs qui a effectivement agi. Que c’est grâce à l’action invisible mais bien réelle, au même titre que l’électromagnétisme après tout, du saint auquel ils se sont « voués » que le souhait a été accompli. Comment le prouver ?
Qu’importe. Une grâce obtenue n’a pas à s’embarrasser d’un protocole scientifique.
Oui, qu’importe. Les ex-voto, d’une chapelle, d’un tombeau ou d’un arbre, sont la preuve, indéniable et matérielle, de la persistance tenace d’une relation à l’invisible qui nous vient du fin fond des âges.
Et que ni les Aristote, ni les Bacon, ni les Laborit n’auront réussi à museler.
Il faut toujours prier comme si l’action était inutile, et agir comme si la prière était insuffisante, conseillait la petite Thérèse.
Il y a un magnifique pouvoir qu’il ne faut pas gaspiller, un pouvoir qui insufflerait la vie à une branche sèche, exprime une sagesse Yaquis.
Sainte chrétienne ou chaman mexicain, qu’importe également.
A Marseille, la Bonne Mère partage bien plus qu’un peu d’espace avec des ex-voto de marins ou de footballeurs.
Une adhésion commune à ce pouvoir.
Une adhésion en esprit.
(SR, Nice, juin 2026, EX-VOTO, Les Moulins Editions)
Lire mon texte maquetté dans l’ouvrage
Ce texte figure dans le livre EX-VOTO
publié en ce mois d’août par LES MOULINS EDITIONS
Conçu et édité par Marc Belli, EX-VOTO est un ouvrage collectif de plus de 400 pages réunissant près d’une centaine d’artistes, écrivains, chercheurs et penseurs.
Bien plus qu’un catalogue d’exposition, ce livre est un espace de dialogue où œuvres, textes et regards composent une réflexion ouverte sur l’ex-voto comme langage universel.
Je remercie infiniment Marc Belli de m’avoir ouvert les pages de ce magnifique ouvrage dédié à ces créations particulières que sont les ex-voto selon lui : « Certaines œuvres ne se contentent pas d’être regardées : elles témoignent, remercient, implorent, réparent ou célèbrent. Depuis des siècles, l’ex-voto traverse les cultures comme un geste universel, à la frontière de l’intime, du spirituel et de la création. »
Merci, Marc, pour cette carte blanche.
A l’occasion de la parution du livre, une journée exceptionnelle réunissait le 16 août à l’association des Moulins (Tourrettes-sur-Loup), artistes, auteurs, chercheurs et musiciens autour des images de la gratitude, de la mémoire et de l’invisible. Autant de thèmes chers à votre serviteur.
Cette soirée magnifique, magique et mystique, fut un authentique ex-voto de communion.
Le livre de Marc est lui aussi bien plus qu’un objet d’édition d’une grande qualité : un ex-voto à part entière.
Que te dire de plus pertinent, Marc, que ceci : merci.
Mais préciser aussi qu’une souscription en ligne a été ouverte pour acquérir l’ouvrage.






















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