L’innovation nous empêche d’avoir une conversation d’adultes à propos du changement climatique.

Jean-Baptiste Fressoz (Sans Transition)

Il y a un an, je terminai Sans Transition. Une nouvelle histoire de l’énergie (Seuil, 2024), l’ouvrage passionnant de Jean-Baptiste Fressoz, Historien des sciences, des techniques et de l’environnement.
J’avais depuis longtemps le projet de travailler sur ce storytelling de la Transition écologique qui nous vend du progrès écologique alors que sous nos yeux la consommation de masse s’exprime dans tous ses excès. Alors que la masse même des créations anthropiques a dépassé la masse êtres vivants il y a déjà 6 ans.
Je commençais à agréger d’autres sources d’information sur le sujet pour un post suffisamment étayé. Mais je n’ai plus la disponibilité d’un journaliste professionnel.

Et voilà que le 24 juillet dernier, un article de recherche du Fonds Monétaire International est publié traitant de cette contradiction entre ce projet dit de transition écologique et cette évidente accélération du chaos climatique que nous vivons aujourd’hui.

Oui, le FMI.

Cet article The Generalized Jevons Paradox and the Future of Energy est rédigé par trois chercheurs français : William Oman, Étienne Espagne et… Jean-Baptiste Fressoz.


Dans la foulée, le 11 août dernier, le journaliste Romaric Godin publie sur Mediapart un article au titre explicite : Pourquoi la transition écologique est un leurre.
Exit mon propre projet de post, il serait redondant face à cet excellent article.

S’il te plaît, lecteur, ne t’arrête pas au média qui le publie.
Le Figaro aurait tout aussi bien pu le publier.

Si le journalisme d’opinion est désormais la règle, cela n’empêche pas les journalistes de toutes sensibilités de s’appuyer sur des sources fiables. Le reste est affaire de lecture.
Si l’article de Romaric Godin intéresse quelqu’un, je peux l’offrir dans son intégralité en tant qu’abonné : il me suffit de me communiquer une adresse mail.


Or donc, le FMI publie cette étude intitulée The Generalized Jevons Paradox and the Future of Energy.
Le FMI lui-même n’étant plus à un paradoxe près, cet article « remet en cause la solidité du consensus qui s’appuie sur la « transition écologique ». Reprenant en grande partie la thèse développée par le troisième auteur dans Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie (Seuil, 2024), le texte conteste l’idée d’une substitution des énergies. »

En effet, les recherches menées par l’historien des techniques le portent à affirmer que les nouvelles technologies énergétiques, bien que plus efficaces, n’entraînent pas une dynamique de substitution, mais à une dynamique d’accumulation de la consommation des ressources.
Dans Sans Transition, il nous invite ainsi à sortir d’une vision évolutionniste de l’énergie, évoquant les « séductions du phasisme ». Au bois, aurait succédé le charbon, puis le pétrole, puis l’atome. Alors que, par exemple, au début de l’exploitation des mines de charbon, on pouvait parler de « forêts souterraines » davantage en référence aux millions de stères utilisées pour les étayer, qu’aux forêts fossilisées du Carbonifère.

Je ne vais pas paraphraser l’article de Romaric Godin.
Mais trois notions clés doivent être abordées pour justifier cette critique sans appel de la « Transition écologique ».

Tout d’abord, ce paradoxe qu’on appelle l’ « effet rebond » ou « effet Jevons » : moins le processus de production nécessite de ressources et plus on produit, ce qui conduit à une hausse absolue de l’utilisation des ressources.

Ensuite, « l’extension technologique » ou « technological sprawl » : « les gains d’efficacité ne conduisent pas seulement à une utilisation renforcée de la technologie, mais aussi à son application à d’autres technologies, permettant la création de nouveaux produits ». Les auteurs citent le cas du moteur électrique, supplantant le moteur à vapeur, via la miniaturisation et le développement des batteries. Ces moteurs représentaient 45% de l’électricité consommée au début des années 2010, produisant deux fois plus d’émissions de CO2 que lorsque les industriels recouraient aux moteurs à vapeur.

Notions qui amènent à considérer le caractère intégré des émissions de carbone dans les chaînes de production et les interdépendances logistiques. Pour beaucoup de secteurs, il apparaît une intensité carbone « difficile à réduire » : l’acier, le plastique, l’engrais, le ciment, le fer ou l’armement.
Dans Sans transition, Jean-Baptiste Fressoz l’affirmait déjà : « Pris ensemble, l’acier, le ciment, le plastique et les engrais représentent plus du quart des émissions mondiales et suffisent à eux seuls à rendre hors de portée l’objectif de l’accord de Paris. (…) Si l’électricité « verte » énergise le monde gris, fait de voitures, d’acier, de ciment, de plastique et d’agriculture industrielle, le réchauffement n’en sera que ralenti. »

Romaric Godin résume très bien cette première partie de l’étude : « Ces éléments permettent d’écarter l’hypothèse de la transition écologique qui, comme son origine (la pensée économique orthodoxe), est une chimère qui ignore les faits. Pis même, cette logique, parce qu’elle ignore l’effet Jevons, l’extension technologique et le caractère interdépendant des productions, contribue à l’accélération du désastre en cours. »

Le journaliste évoque enfin ce concept alternatif proposé par les trois auteurs et qui donne son titre à leur article : « le paradoxe de Jevons généralisé » (« Generalized Jevons Paradox », GJP). Ce GJP intègre au niveau macroéconomique une « symbiose énergétique » : il prend en compte les interdépendances entre l’énergie et les structures matérielles de l’économie. »
Le développement de ce GJP étant favorisé selon les auteurs par trois acteurs : les grandes multinationales, les États et les acteurs financiers majeurs.

La voie de sortie proposée par les auteurs appartient en quelque sorte au champ du politique, cela ne constitue pas une surprise : « les politiques publiques peuvent – et souvent devraient -jouer un rôle central dans la construction et la modification des déterminants institutionnels du GJP. »

Le journaliste résume ainsi l’orientation des auteurs : « La seule réponse raisonnable est un basculement anthropologique où le capital ne serait plus la force sociale centrale, c’est-à-dire, comme l’évoquent rapidement les auteurs, « une modification du mode de vie et une sobriété de la demande. »

Oui, cet article du FMI est en effet d’une extrême importance en ce qu’il « enterre les illusions de la transition écologique et du technosolutionnisme ».

Puisse-il aussi vous donner l’envie de lire cet excellent ouvrage de déconstruction qu’est Sans Transition de Jean-Baptiste Fressoz.
Parce qu’il démonte le concept de destruction-créatrice de Schumpeter : « le nouveau ne fait pas disparaître l’ancien. »
Parce qu’il dévoile, sur la base d’une recherche minutieuse très documentée, la genèse réelle de ce concept de transition énergétique : « c’est bien dans le chaudron idéologique de la technocratie américaine, mélangeant chômage, néomalthusianisme et entropie, qu’apparaît un nouvel imaginaire de la transition énergétique. (…) Harrison Brown, un savant atomiste américain (…) l’inventeur de l’expression précise de « transition énergétique ». (…) L’origine de cette notion est étroitement liée à l’atome : le terme fut un concept de physique atomique – Le changement d’état d’un électron autour de son noyau. »
Et parce qu’il fait le constat final de la mystification de cette transition-procrastination qui ne profite au final qu’au capital.
« La transition est l’idéologie du Capital au XXIème siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se retrouve du bon côté de la lutte climatique. Grâce à la transition, on parle de trajectoires à 2100, de voitures électriques et d’avions à hydrogène plutôt que de niveau de consommation matérielle et de répartition. Des solutions très complexes dans le futur empêchent de faire des choses simples maintenant. La puissance de séduction de la transition est immense : nous avons tous besoins de basculements futurs pour justifier la procrastination présente. »

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